La pub du loup "Intermarché" me met mal à l'aise
- Steves Doupeux
- 12 janv.
- 4 min de lecture
La pub du loup "Intermarché" est magnifiquement réalisée. Et on peut même être fier qu'elle soit française et réalisée sans IA. En effet.
Au premier niveau de lecture, je l’ai trouvée touchante. Bien faite, douce, presque attendrissante. Une jolie histoire qui parle de changement, d’adaptation, de choix alimentaires plus responsables. À ce niveau-là, je comprends pourquoi elle plaît.
À un second niveau de lecture, on peut y voir un conte moderne. Une métaphore accessible, presque enfantine, qui invite à croire qu’on peut évoluer, se transformer, devenir « meilleur ».
Là encore, rien de choquant. C’est même plutôt rassurant.

Le troisième niveau de lecture : le renoncement à soi
Puis il y a un troisième niveau de lecture. Celui qui me fera peut-être passer pour un rabat-joie. Parce que faire d’un loup un végétarien n’est pas un détail anodin. Le message implicite est simple :
pour être accepté, il faut renoncer à ce que l’on est profondément.
Le loup est un prédateur. Ce n’est ni un défaut ni une erreur, c’est sa nature. Et pourtant, dans cette histoire, cette nature doit être modifiée pour qu’il devienne aimable et accepté. Et tout le monde s'en fout 😝.
On n’inclut pas vraiment l’autre tel qu’il est, on l’intègre à condition qu’il se conforme. C’est une inclusion sous conditions. Mais comme c'est mignon, c'est acceptable.
L'analogie du lapin
Et si un petit lapin avait voulu rejoindre une bande copains prédateurs, aurions-nous trouvé mignon qu'il bouffe de la viande pour être aimable et acceptable ?
On pourra me dire que je me prends trop la tête. Que c’est une histoire pour enfants. Un conte de Noël. Une fable mignonne, rien de plus. On pourra aussi dire que je cherche un problème là où il n’y en a pas.
Je suis un peu d’accord avec ça, c’est vrai que je pense trop 😅.
Mais..
Les contes transmettent des normes
Les histoires transmettent toujours une vision du monde, des valeurs, des normes, des idées, une morale et pas toujours celle qu'on veut nous faire croire.
Vous pourriez me dire que dans ce cas, Prince embrasse Blanche-Neige sans son contentement et que c'est honteux.
Attention : une œuvre est inscrite dans son époque. Si on analyse Blanche-Neige ou tout autre conte avec le regard de notre époque, c'est dérangeant pour certaines personnes. Mais ce serait une erreur de le faire. Disney a voulu retroucher ses œuvres pour se conformer aux mœurs de notre époque et a finalement commencé à faire marche arrière.
Analyser avec le regard de notre époque
L'histoire du loup, elle, est de notre époque. Nous pouvons donc l'analyser avec le regard qui est celui de cette époque.
Dire « ce n’est qu’une pub /fable/conte/histoire... » ne suffit donc pas à neutraliser la question. Au contraire. Si cette histoire touche autant, si elle émeut, si elle marque, alors elle mérite d’être regardée avec un peu de recul.
Parce que ce qu’elle vend, au-delà d’un produit, c’est une représentation : celle d’une différence acceptable à condition d’être transformée.
Je ne dis pas qu’il ne faut pas aimer cette pub, puisque je l'aime bien. Je dis simplement qu’on peut l’aimer et, en même temps, interroger ce qu’elle raconte.
Penser ne retire rien à l’émotion. Ça évite juste de la prendre pour une vérité.
Des réactions émotionnelles
J'ai partagé cette pensée sur les réseaux sociaux et mon post a littéralement explosé. Je devais être l'un des premiers à remettre en cause ce que tout le monde trouvait mignon (moi compris).
C’est assez fascinant de voir à quel point une pub qui parle d’acceptation peut générer autant de réactions dès qu’un point de vue différent apparaît.
Certains ont discuté du message, de la symbolique, du sens. Et c’est très bien ainsi. C’est même la preuve qu’une vidéo réussie peut faire réagir à plusieurs niveaux.
L'injonction à ne pas penser
D’autres, en revanche, l’ont vécu comme une attaque personnelle. Simplement parce qu’ils ne supportent pas qu’on puisse réfléchir, penser et s’exprimer autrement qu’en réagissant à chaud, uniquement depuis l’émotion.
Les classiques sont vite arrivés :
« Faut pas se prendre la tête »
« Faut arrêter d’analyser »
« Faut arrêter de couper les cheveux en quatre »
Bref... IL FAUT juste profiter de la magie de Noël.
Mais réfléchir, analyser, prendre du recul avant de s’exprimer, ce n’est pas se prendre la tête. Quand quelqu’un dit « arrête de te prendre la tête », il parle de lui. Du fait que penser, questionner ou analyser lui demande un effort qu’il ne veut pas forcément faire. Et c’est son droit.
Mais en aucun cas il ne devrait projeter sur les autres son besoin de ne pas creuser le sujet.
Et surtout, penser n’empêche ni d’apprécier, ni de profiter. Les deux peuvent parfaitement coexister.
Le courage émotionnel d'oser penser
Il n’y a, au fond, rien à devoir.
Chacun a le droit d’analyser ou non. Chacun a le droit d’aimer sans se justifier. Chacun est libre de son regard, et personne n’a à dire aux autres comment ils devraient penser ou ressentir.
Certains m’ont même écrit en privé pour me remercier d’avoir osé dire tout haut ce qu’ils pensaient tout bas. Osez, vous aussi.
Personne n’a à vous dire ce que vous devez penser, dire ou taire. Je défends l’idée de vivre pleinement plutôt que de simplement exister. Et pour ça, le courage émotionnel est essentiel : accepter de ne pas être validé, pas toujours compris, ni même aimé, fait partie du chemin.
Le paradoxe est assez croustillant : ceux qui se revendiquent comme ouverts et tolérants sont souvent ceux qui supportent le moins qu’on ne pense pas exactement comme eux.
Et peut-être que le vrai sujet est là.
Pour aller plus loin :
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